“Zen et Nom-du-Père”
par Jean-Louis Gault
À la fin de l’année 1953, Lacan entame son Séminaire sur les Écrits techniques de Freud. Il entreprend de rompre ses auditeurs à un art du dialogue, réclamé par ce mode nouveau d’interlocution inauguré par Freud, et d’en suivre la technique. Précisément à cette date, les psychanalystes cherchent à définir la bonne technique qui répondrait aux objectifs du traitement analytique. S’agit-il, comme l’enseignait Freud à ses débuts, de rendre conscient l’inconscient, ou faut-il, comme le prônent les tenants de la nouvelle technique, supprimer les résistances ? La tentation est grande d’en venir à une systématisation de la technique, et d’en formuler des procédures standards.
Lacan se dégage de ces fausses questions en portant son regard hors de la psychanalyse, très loin vers l’Orient. Il se tourne vers la pratique des maîtres bouddhistes de la tradition zen1. Au Japon, dans les monastères zen de la secte rinzai, les périodes de méditations collectives alternent avec des rencontres en tête à tête de l’élève avec le maître. En règle, ces séances ont lieu deux fois par jour, l’une le matin, l’autre le soir. Une fois l’an, pendant la semaine qui commémore l’éveil du Bouddha Çakyamuni, les séances sont au nombre de quatre par jour. La séance consiste en la présentation d’un kôan, que le maître soumet au jeune moine.
Le kôan est un problème auquel l’élève doit apporter une solution. Le kôan peut avoir la forme d’une question simple ou bien consister en une anecdote paradoxale ou énigmatique que le disciple doit résoudre. Le moine est supposé apporter une réponse à la séance suivante. Le plus souvent celle-ci est accueillie par un sarcasme, un coup de pied, ou n’importe quoi, et l’élève renvoyé à son prochain rendez-vous. Le chemin peut être long avant que le novice trouve une réponse au kôan. Il lui en sera alors proposé un autre, et il est supposé progresser par cette voie dans sa formation de moine bouddhiste [lire la suite]