« La folie ordinaire des marchés financiers »
par Gilles Chatenay
Pour le XIe Congrès de l’AMP
« Tout le monde est fou », a pu dire Lacan. Tout le monde, et donc l’homo œconomicus aussi. Mais de quelle folie ? Amartya Sen considère que la théorie économique standard suppose à celui-ci d’être un « idiot rationnel ». 1 C’est un idiot au sens de la jouissance de l’idiot : l’agent économique maximise ses satisfactions, son utilité, sans tenir aucun compte des autres, ses choix sont isolés. Et cet idiot est rationnel : ses choix sont cohérents. La critique d’Amartya Sen est séduisante : de fait, les choix ne sont pas isolés, et surtout elle pose La grande question de la théorie économique standard : par quel miracle la compétition de tous contre tous pourrait-elle mener à autre chose que le chaos ? Or de fait, si les marchés vont de dépressions en élations, ils ne sont pas tout à fait chaotiques. Et plus fondamentalement, le deuxième axiome de la théorie après celui de l’égoïsme rationnel des agents, pose que leurs décisions par principe incoordonnées mènent à un équilibre général. Une Main Invisible guide les marchés, il y a une ruse de la raison dans l’histoire économique, les agents jouent leurs billes sous la surveillance d’un Autre absolu qu’Adam Smith, l’auteur de la Main Invisible, a pu aussi appeler le « Spectateur Impartial »2. Figures surmoïques que personnellement je trouve un peu persécutives. La possibilité de l’existence d’un équilibre général de marché a été démontrée en 1954 par Kenneth Arrow et Gérard Debreu3 : l’Autre absolu de l’économie pourrait bien exister. Et dans la réalité, sur les marchés, les agents font exister la Main Invisible, ils font exister ce que l’on appelle Le Marché – « ne me reprochez pas de faire plonger les cours en vendant, ou l’inverse, c’est Le Marché qui le veut. » Discrète paranoïa, ou névrose commune ?