
Ornicar ? n° 55, Les bas-fonds
Sous la direction de Jacques-Alain Miller et de Christiane Alberti.
Navarin éditeur
Avril 2021
« Les bas-fonds », l’expression appelle d’emblée l’imaginaire qui les constitue : l’envers d’une société, sa part maudite réelle ou fantasmée. À l’époque de toutes les ségrégations, quel rapport entretenons-nous avec la part sombre, voire menaçante de l’humanité ? La psychanalyse propose de se déprendre de ce qui
fascine dans la pauvreté, le crime, les misérables, etc., pour dénuder le statut de l’objet « rebut ».
Ornicar ? 55 cherche à apprendre de la lumière des bas-fonds. Pourquoi « Les bas-fonds » ? Disons-le d’emblée, un tel titre a de quoi surprendre le lecteur d’Ornicar ?
La topographie des profondeurs n’est pas de mise en psychanalyse dès lors qu’on se repère à la structure de langage et à la fonction de la parole. L’inconscient, en effet, n’habite pas le fond de l’âme, ne se confond pas avec le secret ou l’intime, mais s’attrape au contraire à la surface, au ras du discours, dans nos lapsus, nos symptômes, nos manières d’aimer et de jouir. Car il n’y a pas de métalangage, seulement le langage concret que parlent les gens, selon une expression de Lacan que j’affectionne.
Que seraient les bas-fonds sans Les Misérables, qui en ont formé la représentation la plus aboutie ?
Décrypter la fabrication d’un tel regard et construire l’histoire de cet imaginaire, c’est ce dont a fait œuvre
le regretté Dominique Kalifa avec son livre incontournable Les Bas-fonds. Gueux, mendiants, prostituées,
criminels, aliénés, bagnards… à nous conter l’histoire de ces figures réelles ou fantasmées, il donne à
entendre qu’elles n’ont jamais cessé de fasciner. C’est aussi un nom d’époque, celle de l’Europe
bouleversée du XIXe siècle. Pour autant, les histoires, la vie des hommes dits « infâmes » ont-elles cessé
de nous hanter ? Le contexte n’est plus celui des « mystères » de Paris, mais le débat sur les bas-fonds de
notre société n’a pas cessé. Simple rémanence sous de nouveaux noms : SDF, invisibles, vies minuscules,
etc. ?
Plus la description de la misère humaine est pathétique, plus elle fait vibrer. Comment ne pas apercevoir
aujourd’hui qu’il s’agit de regard, d’un regard qui se jouit ?
Les invisibles, les sans-papiers, les sans-domicile-fixe ne sont pas équivalents au peuple des bas-fonds. Et
les clichés sordides ou héroïques de l’univers gris des banlieues ne permettent pas davantage d’attraper de
façon unitaire l’expérience des marges. Les bas-fonds d’aujourd’hui sont ceux de la dérision et du cynisme de la jouissance, quand le triomphe des objets a pulvérisé tous les semblants de la modernité.
Les bas-fonds nous concernent. Ils disent qu’au fondement de la réalité sociale, il y a la prise du
symbolique qui s’exerce jusqu’au plus intime de l’organisme humain.